Cybercriminalité en Afrique : la confiance numérique devient une infrastructure critique

Le rapport INTERPOL 2026 ne décrit plus une succession d’incidents isolés. Il révèle un écosystème criminel industrialisé, transnational et désormais accéléré par l’intelligence artificielle. Pour l’Afrique, sécuriser les identités numériques, les noms de domaine, la messagerie et le DNS devient une condition de continuité économique, de confiance publique et de souveraineté.

L’ESSENTIEL
  • Changement d’échelle : la cybercriminalité africaine fonctionne désormais comme une industrie organisée, capable d’opérer au-delà des frontières.
  • Accélération par l’IA : 55 % des affaires observées en 2025 impliquaient l’intelligence artificielle à un certain niveau.
  • Confiance attaquée : phishing, compromission de messagerie, faux profils et identités synthétiques exploitent moins les machines que la crédibilité des organisations.
  • Infrastructures exposées : services publics, télécommunications, finance, énergie, santé et éducation deviennent des cibles de perturbation systémique.
  • Priorité stratégique : l’Afrique doit protéger toute la chaîne de confiance, du nom de domaine jusqu’à la coopération judiciaire transfrontalière.

L’Afrique numérique a changé d’échelle.

En 2025, le continent comptait plus de 570 millions d’internautes, plus de 1,1 milliard d’abonnements mobiles et plus de 1 100 milliards de dollars de transactions numériques. Cette progression représente une formidable capacité de développement. Elle agrandit également, à la même vitesse, la surface d’attaque.

Le nouveau rapport d’INTERPOL sur les cybermenaces en Afrique repose sur les informations de 36 pays membres, complétées par des données techniques et opérationnelles issues de plusieurs partenaires privés. Son constat central est sans ambiguïté : la cybercriminalité n’est plus une activité périphérique. Elle est devenue une composante structurée de la criminalité transnationale.

Dans les pays répondants d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique australe, elle représenterait désormais plus de 30 % de l’ensemble des infractions enregistrées. Les pertes déclarées sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions en 2025, tandis que le nombre de victimes identifiées a plus que doublé.

Ces chiffres ne racontent pourtant qu’une partie du problème. Le véritable enjeu se trouve dans ce que la cybercriminalité détruit progressivement : la confiance dans les services numériques.

La cybercriminalité africaine est devenue une industrie

L’image du pirate isolé, travaillant seul derrière un ordinateur, ne permet plus de comprendre la menace.

INTERPOL décrit un environnement dans lequel les criminels disposent désormais :

  • de ransomwares et d’infrastructures accessibles à la demande,
  • de données volées et de réseaux de comptes compromis,
  • de centres d’escroquerie et de circuits de blanchiment,
  • d’outils d’intelligence artificielle capables d’automatiser les attaques.

En 2025, 55 % des affaires de cybercriminalité observées par les pays interrogés impliquaient l’IA à un certain niveau. Elle est utilisée pour produire des messages de phishing crédibles, imiter le ton d’un dirigeant, créer des voix et vidéos synthétiques, fabriquer de fausses identités ou adapter des campagnes à grande échelle.

L’intelligence artificielle ne crée pas entièrement de nouvelles formes de criminalité. Elle réduit surtout leur coût, augmente leur vitesse et rend leur industrialisation accessible à des acteurs moins qualifiés.

Le rapport indique également que 72 % des pays interrogés ont observé la présence de centres d’escroquerie. Il ne s’agit donc plus seulement de fraudes numériques dispersées, mais de véritables chaînes de production criminelles, parfois liées à la traite d’êtres humains et à la coercition.

La cible principale n’est plus seulement le système : c’est la confiance

La compromission de messagerie professionnelle, ou BEC, illustre parfaitement cette évolution.

L’attaquant n’a pas nécessairement besoin de détruire un serveur. Il lui suffit parfois d’imiter un dirigeant, de compromettre une adresse électronique ou de modifier des coordonnées bancaires au bon moment. Le message paraît légitime. Le domaine ressemble au domaine officiel. Le ton correspond aux habitudes internes. L’urgence empêche la vérification.

C’est une attaque contre la confiance organisationnelle.

Le même mécanisme se retrouve dans :

  • les faux sites et domaines imitant une marque ou une institution,
  • les messages prétendument envoyés par une administration,
  • les plateformes promues par de fausses personnalités,
  • les comptes créés à partir d’identités synthétiques.

Les données volées alimentent ensuite l’ensemble de cette économie. INTERPOL rappelle que les violations de données ne sont pas des événements indépendants : elles constituent la matière première du phishing, de l’usurpation d’identité, de la fraude financière, du chantage et de la compromission de messagerie.

Une base de données mal protégée aujourd’hui peut devenir, demain, une campagne de fraude contre des milliers de citoyens.

La prochaine grande bataille de la cybersécurité africaine ne portera pas seulement sur la protection des systèmes. Elle portera sur la capacité à distinguer, en quelques secondes, une identité légitime d’une identité fabriquée.

Farid NAMANE

Le ransomware devient un instrument de perturbation nationale

Le ransomware n’est plus seulement un moyen de réclamer une rançon à une entreprise.

En ciblant une administration, un réseau électrique, un opérateur télécom, un service météorologique, un port ou un établissement de santé, les attaquants peuvent ralentir une économie entière, perturber des services essentiels et fragiliser la confiance dans l’État.

Le rapport cite notamment des incidents touchant des services météorologiques, des opérations douanières, des infrastructures électriques et des opérateurs de télécommunications. L’objectif est clair : rechercher le point où une attaque numérique produit le maximum de pression économique, sociale ou politique.

Cette évolution impose de modifier la manière de mesurer la cybersécurité. Il faut évaluer :

  • les services essentiels susceptibles d’être interrompus,
  • le nombre de citoyens dépendant du système touché,
  • la durée pendant laquelle l’organisation peut fonctionner,
  • la qualité des sauvegardes et la disponibilité de l’identité numérique officielle.

L’Afrique avance plus vite que ses mécanismes de protection

Le rapport met en évidence un déséquilibre structurel.

La numérisation progresse rapidement, mais les moyens d’enquête, les cadres juridiques et les mécanismes de coopération ne progressent pas toujours au même rythme. Selon les réponses recueillies, 94 % des services concernés manquent d’outils suffisants de criminalistique numérique et 78 % signalent des budgets inadéquats.

Les législations restent fragmentées. Les définitions d’une infraction, les règles de conservation des données, les procédures d’accès aux preuves et les délais de coopération varient d’un pays à l’autre. Or une attaque peut utiliser un domaine enregistré dans un pays, un hébergement situé dans un deuxième, une plateforme exploitée depuis un troisième et des victimes réparties sur plusieurs continents.

La vitesse constitue ici un facteur décisif.

Une adresse IP, un compte, un portefeuille numérique, un journal de connexion ou une configuration DNS peuvent disparaître avant l’achèvement d’une procédure classique. Face à des criminels agissant à la vitesse des machines, une coopération qui prend plusieurs semaines devient parfois une absence de coopération.

La souveraineté numérique ne consiste donc pas seulement à adopter des lois nationales. Elle suppose aussi la capacité de produire une preuve, de la préserver, de la transmettre et d’agir avec des partenaires étrangers dans des délais opérationnels.

Ce que le rapport dit indirectement sur les noms de domaine

Le rapport d’INTERPOL n’est pas consacré à la gouvernance du DNS. Pourtant, une grande partie des menaces qu’il décrit traverse nécessairement la couche de nommage.

Un message de phishing utilise une adresse. Un faux service repose sur un domaine ou un sous-domaine. Une compromission de messagerie exploite une identité numérique. Une campagne de fraude s’appuie sur des liens, des certificats, des serveurs de noms et des infrastructures d’hébergement. Même lorsqu’un réseau social constitue le premier point de contact, la victime est souvent redirigée vers un espace contrôlé par l’attaquant.

Le nom de domaine se situe ainsi au croisement de trois fonctions :

  • identifier une organisation ou un service,
  • orienter les utilisateurs et les systèmes vers une infrastructure,
  • porter une réputation et une présomption de confiance.

Lorsqu’il est mal gouverné, oublié, compromis ou imité, il devient un multiplicateur de risque.

Pour une entreprise, une banque, une université ou une administration africaine, le portefeuille de noms de domaine ne devrait donc plus être traité comme une simple liste de renouvellements. Il doit être intégré à la cartographie de la surface d’attaque, au plan de continuité d’activité et à la gouvernance de crise.

Les registres africains appartiennent à l’architecture de sécurité

Les registres de ccTLD ne sont pas des forces de police. Ils ne peuvent pas, seuls, qualifier une infraction, enquêter sur un réseau criminel ou résoudre les problèmes de coopération judiciaire.

Ils occupent néanmoins une position stratégique.

Ils peuvent contribuer à :

  • maintenir une infrastructure DNS nationale résiliente,
  • établir des canaux de signalement fiables,
  • préserver les informations techniques nécessaires dans le respect du droit,
  • coopérer rapidement avec les CERT, les autorités et les registrars,
  • appliquer des procédures transparentes et mesurer les abus.

Cette responsabilité doit être exercée avec précision. Une lutte efficace contre les abus ne doit pas conduire à des suspensions arbitraires, à une surveillance sans garanties ou à une confusion entre contenu contesté et menace technique démontrée.

La confiance repose autant sur la capacité d’agir que sur la légitimité de la procédure utilisée.

Six priorités opérationnelles pour les organisations africaines

1. Identifier les actifs de nommage critiques

Chaque organisation doit disposer d’un inventaire à jour de ses domaines, sous-domaines, prestataires DNS, certificats, comptes registrars et responsables internes. Un actif inconnu ne peut pas être protégé.

2. Renforcer la sécurité des domaines sensibles

Les domaines portant la messagerie, les services publics, les paiements ou l’authentification doivent bénéficier d’une authentification forte, d’une séparation claire des rôles, de mécanismes de verrouillage et d’une procédure de récupération testée.

3. Sécuriser la messagerie comme infrastructure de confiance

La protection contre la compromission de messagerie exige une configuration cohérente de SPF, DKIM et DMARC, mais également des procédures humaines de validation pour les changements de coordonnées bancaires et les demandes urgentes.

4. Construire une résilience DNS réelle

La redondance des serveurs, la diversité des dépendances, DNSSEC, la maîtrise des certificats et la surveillance des modifications critiques doivent être évaluées avant la crise, pas pendant l’incident.

5. Surveiller l’usurpation et les actifs oubliés

Les organisations doivent rechercher les domaines ressemblants, les homoglyphes, les sous-domaines abandonnés, les enregistrements DNS devenus obsolètes et les noms arrivant à expiration. La sécurité se perd souvent dans ce qui n’est plus activement administré.

6. Préparer la coopération avant l’attaque

Les contacts du registrar, du registre, de l’hébergeur, du CERT, des autorités et des équipes juridiques doivent être connus. Les procédures de gel, de conservation des preuves, de bascule technique et de communication doivent être préparées et testées.

La souveraineté numérique commence par la capacité d’agir à temps

INTERPOL recommande de standardiser les capacités de criminalistique numérique, d’améliorer la coopération transfrontalière, de renforcer la culture de l’IA au sein des services d’enquête et de formaliser les partenariats avec les télécoms, les fintechs et les institutions financières.

Cette doctrine doit être prolongée jusqu’aux infrastructures de nommage.

L’Afrique n’a pas seulement besoin de davantage de services numériques. Elle a besoin de services dont l’identité peut être vérifiée, dont les dépendances sont connues, dont les preuves peuvent être conservées et dont la continuité peut être assurée.

La cybersécurité n’est pas un supplément ajouté après la transformation numérique. Elle en détermine la durabilité.

Le continent peut encore construire une architecture plus résiliente, fondée sur la coopération régionale, les compétences locales et une meilleure gouvernance de ses actifs.

Mais le temps se réduit. Les attaquants mutualisent déjà leurs outils, automatisent leurs campagnes et franchissent les frontières sans friction. Les défenseurs doivent apprendre à coopérer avec la même rapidité.

Une infrastructure numérique n’est souveraine que lorsqu’un pays ou une organisation peut l’identifier, la protéger, la restaurer et agir juridiquement lorsqu’elle est attaquée.

Farid NAMANE