Après vingt ans de formation, comment mesurer si l’Afrique construit réellement son industrie du DNS ?

L’Afrique ne manque plus simplement de formations, de conférences ou de programmes de renforcement des capacités dans le DNS. La question devient plus exigeante : ces investissements produisent-ils des registres solides, des registrars africains, des opérateurs techniques, des infrastructures sécurisées et une véritable économie locale du nommage ?

L’ESSENTIEL
  • Changement de perspective : il ne suffit plus de mesurer le nombre de personnes formées. Il faut mesurer ce que ces compétences permettent réellement de construire.
  • Industrie locale : registres, registrars, RSP, opérateurs DNS et prestataires de sécurité constituent des indicateurs beaucoup plus révélateurs.
  • Sécurité : DNSSEC, gestion du DNS Abuse, résilience et continuité opérationnelle permettent d’évaluer la maturité technique.
  • Économie : une industrie DNS mature doit également créer de l’emploi, des entreprises, des revenus et de la propriété intellectuelle en Afrique.
  • Prochaine étape : le continent gagnerait à suivre ces indicateurs dans le temps à travers un véritable Africa DNS Capability Monitor.

Depuis plus de vingt ans, l’Afrique bénéficie de programmes de formation, d’ateliers techniques, de fellowships, de rencontres communautaires et d’initiatives de développement consacrés à Internet et au DNS.

Ces efforts ont été nécessaires.

Ils ont permis de constituer des communautés techniques, de professionnaliser certains registres nationaux, d’améliorer la participation africaine dans les organisations internationales et de diffuser des compétences qui étaient autrefois beaucoup plus rares.

Mais une étape supplémentaire me paraît désormais indispensable.

Il faut commencer à mesurer ce que ces investissements ont réellement produit.

C’est précisément la question qui apparaît aujourd’hui dans les discussions préparatoires à ICANN87.

Le 16 août 2026, une proposition soumise à AFRALO pour la future déclaration conjointe AFRALO-AfrICANN a proposé un changement de perspective particulièrement intéressant : passer du capacity building à une logique de croissance durable de l’écosystème DNS africain.

La nuance pourrait paraître sémantique.

Elle est en réalité fondamentale.

L’Afrique ne part plus de zéro

Présenter encore l’Afrique comme un continent dépourvu de compétences DNS serait aussi simpliste qu’inexact.

Des ingénieurs africains opèrent des ccTLD. Des équipes administrent des infrastructures DNS critiques. Des entreprises commercialisent des noms de domaine. Des communautés participent aux travaux de l’ICANN, de l’Internet Society, de l’IETF, d’AfTLD, des NOG régionaux et de nombreuses autres organisations.

L’étude 2023 de l’industrie africaine des noms de domaine commandée par l’ICANN recensait déjà plus de 4,33 millions de noms enregistrés sous des ccTLD africains, auxquels s’ajoutaient environ 1,4 million de domaines génériques détenus par des entités africaines.

Nous ne sommes donc plus au commencement.

Mais ces chiffres ne disent pas encore où se situe la valeur.

Un continent peut utiliser massivement le DNS tout en restant dépendant d’acteurs extérieurs pour une partie importante de son infrastructure, de ses logiciels, de ses services de registre, de ses bureaux d’enregistrement, de sa cybersécurité ou de son expertise avancée.

C’est cette distinction qu’il faut désormais documenter.

Le véritable indicateur de maturité n’est pas le nombre de personnes que nous avons formées. C’est ce que ces compétences sont devenues cinq ou dix ans plus tard.

Farid NAMANE

Former n’est pas construire une industrie

La formation mesure principalement une entrée.

Combien d’ateliers ont été organisés ? Combien de participants ? Combien de pays représentés ? Combien de certifications ou de fellowships ?

Ces données ont leur utilité.

Mais une politique industrielle doit aussi regarder les sorties.

Après une formation DNSSEC, combien de zones ont effectivement été signées ?

Après un programme consacré aux registres, combien d’équipes sont capables d’exploiter durablement une infrastructure de registre ?

Après vingt années de sensibilisation au secteur des noms de domaine, combien de registrars africains ont atteint une taille significative ?

Combien exportent leurs services vers plusieurs pays ?

Combien d’entreprises africaines fournissent aujourd’hui des services DNS managés, de l’Anycast, de la surveillance anti-abus, du backend de registre ou des technologies de nommage ?

Le contraste peut être saisissant.

Dans son étude publiée en 2024, l’ICANN n’identifiait que 12 registrars accrédités ICANN situés en Afrique.

Et dans les statistiques du programme d’évaluation des Registry Service Providers de la prochaine série de nouveaux gTLD, au 31 juillet 2026, aucune organisation classée dans la région Afrique n’avait encore soumis de candidature RSP complète.

Ce sont précisément les indicateurs qu’il faut regarder.

Non pas pour conclure que l’Afrique aurait échoué.

Mais pour identifier les endroits où la chaîne de valeur reste encore à construire.

Quels indicateurs montrent qu’un écosystème DNS devient mature ?

Je vois au moins six familles d’indicateurs qui mériteraient d’être suivies dans le temps.

  • Marché : nombre de domaines, taux de renouvellement, croissance des ccTLD, prix, utilisation réelle des domaines et part des entreprises locales.
  • Acteurs : registres, registrars, revendeurs, RSP, opérateurs DNS, fournisseurs Anycast et sociétés spécialisées dans la sécurité.
  • Technique : DNSSEC, IPv6, redondance, Anycast, qualité de délégation, disponibilité et automatisation.
  • Sécurité : mécanismes anti-abus, délais de traitement, phishing, malware, compromissions et capacité de réponse.
  • Gouvernance : transparence des registres, politiques documentées, mécanismes de recours, indépendance opérationnelle et continuité institutionnelle.
  • Économie : emplois qualifiés, chiffre d’affaires local, investissements, logiciels développés en Afrique et exportation de services.

Pris isolément, aucun de ces indicateurs ne suffit.

Ensemble, ils commencent à montrer si un pays possède simplement un ccTLD ou s’il dispose véritablement d’un écosystème de nommage numérique.

Registres, registrars et RSP : où se crée réellement la valeur ?

Le domaine lui-même n’est que la partie visible.

Autour de chaque extension existe une chaîne de valeur : logiciel de registre, DNS autoritatif, registrar, hébergement, cybersécurité, paiements, conformité, protection des marques, support technique, données et services associés.

Plus cette chaîne est opérée localement, plus les compétences, les revenus et l’expérience restent sur le continent.

Cela ne signifie pas qu’un ccTLD africain doive nécessairement tout produire lui-même.

L’externalisation peut être parfaitement rationnelle.

La question stratégique est différente :

l’écosystème africain dispose-t-il du choix ?

Existe-t-il suffisamment de prestataires africains capables de rivaliser techniquement et économiquement avec les opérateurs internationaux ?

Un registre qui externalise par décision stratégique n’est pas dans la même situation qu’un registre qui externalise parce qu’aucune alternative régionale crédible n’existe.

La souveraineté commence aussi par cette capacité de choix.

Sécurité et résilience : le véritable test de maturité

La croissance du nombre de domaines ne suffit pas davantage.

Un écosystème peut croître tout en restant techniquement fragile.

DNSSEC constitue ici un excellent révélateur.

L’étude africaine de l’ICANN montrait encore une adoption très inégale et le plan régional ICANN FY26–30 continue d’identifier l’augmentation de l’adoption DNSSEC comme une priorité continentale.

Le DNS Abuse fournit un second test.

Une industrie mature doit être capable de détecter, qualifier et traiter rapidement les domaines utilisés pour le phishing, le malware, les botnets ou le pharming.

La ccNSO développe d’ailleurs depuis plusieurs années, à travers son DNS Abuse Standing Committee, des enquêtes destinées à mieux comprendre les pratiques des ccTLD dans ce domaine.

Pour l’Afrique, l’objectif devrait être encore plus précis :

mesurer non seulement l’existence d’une politique anti-abus, mais son efficacité opérationnelle.

Combien de signalements ? Quel délai de réponse ? Quelle coopération avec les CERT ? Quels mécanismes de preuve ? Quelle capacité d’investigation locale ?

Voilà des métriques de maturité.

La gouvernance appartient aussi à l’infrastructure

Il existe une autre dimension parfois sous-estimée : la solidité institutionnelle.

Une infrastructure Internet peut être techniquement excellente et rester vulnérable si sa gouvernance devient instable.

Les débats actuels autour de la révision des statuts d’AFRINIC en sont un rappel utile.

AFRINIC souligne elle-même l’importance de la transparence, de la responsabilité et d’une gouvernance adaptée aux réalités opérationnelles.

Cela dépasse largement la seule gestion des adresses IP.

Pour les ccTLD également, les questions de délégation, de responsabilité, de gouvernance, de succession, de financement et de continuité doivent être considérées comme des composantes de la résilience nationale.

Un registre n’est pas uniquement une plateforme technique.

C’est une institution de confiance.

De la participation à l’ICANN à l’influence réelle

Le même raisonnement peut être appliqué à la gouvernance mondiale de l’Internet.

Compter le nombre d’Africains présents dans une réunion ICANN est utile.

Mais ce n’est qu’un premier niveau.

Il faudrait également regarder :

  • combien dirigent des groupes de travail,
  • combien deviennent rapporteurs ou penholders,
  • combien contribuent régulièrement aux consultations publiques,
  • combien participent à l’élaboration des politiques,
  • combien accèdent à des responsabilités durables,
  • et surtout quelle influence réelle ces contributions exercent sur les décisions finales.

La présence n’est pas encore l’influence.

Et l’influence ponctuelle n’est pas encore une capacité institutionnelle durable.

Construire un Africa DNS Capability Monitor

L’Afrique possède déjà de nombreuses données.

L’ICANN a produit plusieurs études. AfTLD suit les ccTLD. La ccNSO dispose de données opérationnelles. L’IANA documente les délégations. Les informations DNSSEC sont observables. Les registres publient parfois leurs propres statistiques.

Le problème est moins l’absence absolue de données que leur dispersion, leur hétérogénéité et l’absence de séries historiques facilement exploitables.

C’est ici que je vois une évolution naturelle pour l’observation du DNS africain.

Un Africa DNS Capability Monitor pourrait suivre chaque année, pays par pays :

  • la taille et la croissance du ccTLD,
  • le nombre de registrars actifs,
  • l’adoption de DNSSEC et d’IPv6,
  • l’utilisation d’Anycast et la localisation de l’infrastructure,
  • les politiques de DNS Abuse,
  • la gouvernance du registre,
  • les mécanismes de règlement des litiges,
  • les prestataires techniques utilisés,
  • la présence d’entreprises DNS locales,
  • et la participation du pays à l’économie mondiale du nommage.

L’objectif ne serait pas de distribuer des bons et des mauvais points.

Il serait de rendre les dépendances visibles, d’identifier les progrès et de comprendre quelles politiques produisent réellement des résultats.

Après le capacity building, le capability building

Pendant longtemps, il était logique de concentrer les efforts sur la formation.

Cette phase reste nécessaire.

Mais elle ne peut pas être permanente.

À un certain niveau de maturité, la question doit évoluer de :

« Combien de personnes avons-nous formées ? »

vers :

« Qu’est-ce que ces personnes sont maintenant capables de construire, d’opérer, de sécuriser et de transmettre ? »

C’est probablement l’une des questions les plus importantes pour la prochaine décennie du DNS africain.

Le continent ne gagnera pas son autonomie numérique en accumulant simplement davantage de connaissances.

Il la gagnera lorsqu’il transformera ces connaissances en infrastructures, en institutions, en entreprises et en capacités opérationnelles suffisamment solides pour durer.

La réussite ne sera atteinte lorsque l’Afrique saura utiliser le DNS. Elle le sera lorsqu’elle saura en opérer les infrastructures, en sécuriser les usages, en gouverner les ressources et en capter une part durable de la valeur.

Farid NAMANE
Sources & références