L’Afrique entre-t-elle enfin dans les lieux où se gouverne réellement Internet ?

Le 12 août 2026, trois profils africains ont été nommés simultanément au Board d’ICANN, au Board de PTI et au Conseil de la ccNSO. Au-delà des personnes, ce mouvement pose une question beaucoup plus profonde : l’Afrique commence-t-elle à passer de la participation à la gouvernance réelle des infrastructures logiques d’Internet ?

L’ESSENTIEL
  • Trois niveaux stratégiques : des profils africains rejoignent simultanément le Board d’ICANN, le Board de PTI et le Conseil de la ccNSO.
  • Vivier africain : 27,4 % des 223 candidatures reçues par le NomCom 2026 provenaient d’Afrique.
  • Fonctions IANA : PTI assure les fonctions opérationnelles liées aux identifiants uniques d’Internet.
  • Extensions nationales : la ccNSO constitue l’un des principaux espaces mondiaux de coopération et de politique concernant les ccTLD.
  • Enjeu de fond : être présent dans les institutions ne suffit pas. Il faut désormais transformer cette présence en compétences, continuité et capacité d’influence.

Il existe une géographie visible d’Internet.

Les câbles sous-marins, les centres de données, les antennes, les satellites et les points d’échange peuvent être photographiés, cartographiés et financés.

Mais il existe également une géographie beaucoup moins visible : celle des institutions, des procédures et des communautés qui coordonnent les identifiants permettant à Internet de fonctionner.

Le 12 août 2026, le Nominating Committee d’ICANN a annoncé sept sélections pour plusieurs fonctions de gouvernance. Trois concernent des profils issus de la région Afrique :

Ils prendront leurs fonctions après l’ICANN87 Annual General Meeting d’octobre 2026.

La tentation serait d’y voir simplement une bonne nouvelle pour la représentation africaine. Ce serait passer à côté de l’essentiel.

La véritable information réside dans les endroits où ces nominations interviennent.

Internet possède aussi ses lieux de pouvoir

Internet n’est pas gouverné par une seule organisation.

Il repose sur une architecture distribuée dans laquelle interviennent des États, des entreprises, des opérateurs techniques, des organismes de normalisation, des registres, des communautés techniques et différentes institutions internationales.

ICANN occupe dans cet ensemble une position particulière : sa mission touche à la coordination des identifiants uniques d’Internet, notamment les noms de domaine et les numéros.

Son Board ne « dirige » donc pas Internet.

Il exerce en revanche la supervision stratégique de l’organisation ICANN, examine les politiques développées par la communauté et agit par résolutions dans le cadre défini par les statuts de l’organisation.

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de contrôler Internet, mais d’être présent dans les structures où sont arbitrées certaines questions essentielles à son système mondial d’identification.

Pour l’Afrique, cette présence mérite désormais d’être regardée comme une question d’infrastructure.

Trois nominations africaines, trois niveaux de gouvernance

Les trois nominations annoncées ne sont pas interchangeables.

Elles correspondent à trois couches différentes du système.

C’est précisément ce qui rend l’annonce intéressante.

ICANN Board : gouverner l’organisation

Catherine Adeya rejoint l’instance chargée de la supervision stratégique d’ICANN.

Le Board compte 16 membres votants, auxquels s’ajoutent quatre liaisons non votantes. Il supervise l’organisation, s’assure qu’elle agit conformément à sa mission et examine les recommandations de politiques issues du modèle multipartite.

Une présence africaine à ce niveau compte donc.

Mais il faut immédiatement poser une limite à toute lecture géopolitique excessive.

Un membre du Board provenant d’Afrique n’est pas un ambassadeur de l’Afrique. Les administrateurs doivent agir dans l’intérêt de la communauté Internet mondiale et non défendre un mandat national ou régional.

Cette distinction entre présence et représentation est fondamentale.

La valeur stratégique réside ailleurs : dans l’expérience accumulée, les réseaux créés, la compréhension des processus et la capacité du continent à faire émerger des personnes suffisamment expérimentées pour accéder à ces responsabilités.

PTI : être proche des fonctions IANA

La nomination de Tomslin Samme-Nlar au Board de PTI est peut-être la moins spectaculaire pour le grand public.

Elle est pourtant particulièrement intéressante lorsqu’on s’intéresse aux infrastructures d’Internet.

Public Technical Identifiers est l’entité affiliée à ICANN qui assure les fonctions IANA. Elle intervient dans les opérations relatives aux trois grandes familles d’identifiants uniques :

  • les noms de domaine,
  • les ressources numériques Internet,
  • les paramètres de protocoles.

PTI se situe donc à proximité d’une mécanique extrêmement sensible : celle qui permet de maintenir une coordination mondiale cohérente des identifiants d’Internet.

Il faut là encore éviter une mauvaise interprétation.

Siéger au Board de PTI ne signifie évidemment pas pouvoir modifier arbitrairement la racine du DNS ou décider seul de la délégation d’une extension.

Le rôle est celui d’une gouvernance et d’une supervision stratégique.

Mais pour un continent qui parle de plus en plus de souveraineté numérique, comprendre les fonctions IANA, leurs mécanismes de confiance, leurs procédures et leur gouvernance n’est pas un sujet périphérique.

C’est une compétence fondamentale.

La souveraineté numérique ne commence pas lorsque l’on revendique le contrôle d’Internet. Elle commence lorsque l’on comprend suffisamment ses mécanismes pour ne plus les subir.

Farid NAMANE

ccNSO : là où les extensions nationales coopèrent

La troisième nomination concerne directement un sujet stratégique pour l’Afrique : les extensions nationales.

Wafa Dahmani rejoindra le Conseil de la ccNSO.

Créée pour et par les gestionnaires de ccTLD, la Country Code Names Supporting Organization permet aux registres nationaux de travailler sur des problématiques communes, d’échanger leurs expériences et, dans un champ défini par les statuts d’ICANN, de développer certaines politiques mondiales relatives aux extensions nationales.

Son Conseil détermine les orientations de travail de la ccNSO, supervise ses processus de développement de politiques et représente les intérêts liés aux ccTLD au sein d’ICANN.

Plus important encore : la ccNSO est l’un des participants décisionnels de l’Empowered Community, mécanisme disposant de pouvoirs de contrôle sur certaines décisions majeures d’ICANN.

Pour l’Afrique, la question dépasse donc largement les noms de domaine.

Les ccTLD constituent une partie de l’identité numérique des États.

.ma, .sn, .ng, .ke, .za, .ci ou .rw ne sont pas simplement des produits disponibles chez des registrars. Ils appartiennent à l’architecture numérique des pays auxquels ils correspondent.

Leur gouvernance, leur résilience, leur sécurité et leur capacité d’innovation doivent progressivement être considérées comme des sujets stratégiques.

Le signal le plus important est peut-être ailleurs

Les trois nominations attirent naturellement l’attention.

Mais un autre chiffre mérite probablement davantage d’être retenu. Le NomCom 2026 a reçu 223 candidatures complètes. Parmi elles, 27,4 % provenaient d’Afrique.

L’Afrique représente ainsi la deuxième origine régionale des candidatures, derrière l’Asie, l’Australie et les îles du Pacifique, qui totalisent 41,3 %.

Ce chiffre indique quelque chose de plus structurel que trois nominations individuelles.

Il suggère qu’un vivier africain de professionnels commence à se constituer autour de la gouvernance d’Internet. Et c’est probablement là que se trouve le véritable enjeu.

Car une région ne devient pas influente uniquement lorsqu’elle obtient quelques sièges.

Elle le devient lorsqu’elle possède suffisamment de personnes compétentes pour alimenter durablement les groupes de travail, les conseils, les comités, les registres, les organismes techniques et les processus de sélection.

L’objectif ne devrait donc pas être d’obtenir davantage de « représentants africains ». Il devrait être de produire davantage d’experts africains du système Internet.

Pourquoi présence africaine ne signifie pas automatiquement influence africaine

Il faut rester lucide.

L’origine géographique d’un administrateur ne garantit aucune politique favorable à son continent.

Et ce n’est d’ailleurs pas ainsi que le modèle ICANN est conçu.

Une influence durable repose sur autre chose :

  • la maîtrise technique du DNS et des systèmes de nommage,
  • la connaissance des politiques ICANN,
  • la participation régulière aux groupes de travail,
  • la capacité à rédiger et défendre des positions argumentées,
  • la compréhension des réalités économiques des registres et registrars,
  • la continuité de l’engagement sur plusieurs années,
  • la création de communautés régionales capables de produire de l’expertise.

Une nomination est visible.

La construction d’une compétence collective l’est beaucoup moins.

C’est pourtant elle qui produit l’influence.

La ccNSO montre d’ailleurs que la gouvernance est permanente

L’actualité de cette semaine l’illustre particulièrement bien.

Le 10 août, la ccNSO a ouvert une consultation auprès de la communauté des ccTLD sur son futur Continuous Improvement Framework. Les contributions sont attendues jusqu’au 26 août 2026.

Parallèlement, le processus de nomination pour le siège 12 du Board d’ICANN, désigné par la ccNSO, se clôture ce 13 août 2026 à 23 h 59 UTC.

Ces mécanismes sont beaucoup moins visibles qu’une conférence internationale.

Pourtant, c’est précisément là que se fabrique la gouvernance : dans les consultations, les groupes de travail, les critères, les procédures de nomination, les votes, les textes et les années de participation continue.

C’est également là que l’Afrique doit renforcer sa présence.

Former une génération africaine d’experts du nommage et du DNS

La souveraineté numérique africaine ne pourra pas reposer uniquement sur des ministres du numérique, des stratégies nationales ou des investissements dans les centres de données.

Il faudra également des spécialistes capables de comprendre les couches moins visibles d’Internet.

  • Des experts du DNS,
  • Des gestionnaires de registres,
  • Des spécialistes DNSSEC,
  • Des professionnels des politiques de nommage,
  • Des juristes capables de travailler sur les identifiants numériques,
  • Des ingénieurs connaissant les fonctions IANA,
  • Des chercheurs travaillant sur les ccTLD africains,
  • Des femmes et des hommes capables de participer pendant dix ans à des communautés techniques internationales et d’y construire une véritable crédibilité.

Cette compétence ne peut pas être importée éternellement. Elle doit être développée sur le continent.

L’Afrique n’a pas besoin d’être invitée dans la gouvernance d’Internet. Elle doit construire suffisamment de compétences pour que sa présence y devienne naturelle, permanente et indispensable.

Farid NAMANE