Plus de 1 600 nouveaux gTLD : lesquels compteront réellement pour l’Afrique ?

ICANN vient de clôturer le round 2026 avec plus de 1 600 candidatures principales à de nouvelles extensions Internet. Pour l’Afrique, le véritable enjeu ne sera pas de compter les chaînes contenant le nom d’un pays ou d’une ville. Il sera d’identifier, parmi cette nouvelle couche mondiale de l’espace de noms, celles qui pourront modifier durablement les usages, les marchés, les risques et les équilibres numériques du continent.

L’ESSENTIEL
  • Plus de 1 600 candidatures : ICANN a reçu plus de 1 600 candidatures principales au round 2026, dont plus de 1 100 accompagnées de chaînes de remplacement.
  • Reveal Day : les candidatures ayant franchi le contrôle administratif devraient être publiées au plus tard neuf semaines après le 12 août 2026, sauf circonstances extraordinaires.
  • Erreur à éviter : limiter l’analyse africaine aux extensions contenant le nom d’un pays, d’une ville ou du continent.
  • Analyse stratégique : langues, communautés, secteurs économiques, marques, institutions, infrastructures et opérateurs devront également être étudiés.
  • Priorité : construire avant le Reveal Day un Radar africain des nouveaux gTLD capable de transformer la liste mondiale en information exploitable.

Le chiffre est impressionnant.

Le 13 août 2026, ICANN a annoncé avoir reçu plus de 1 600 candidatures principales dans le cadre du nouveau round des gTLD. Plus de 1 100 d’entre elles comportent également des chaînes de remplacement.

Le total définitif n’est cependant pas encore connu : certaines candidatures pourraient disparaître si les frais d’évaluation ne sont pas reçus dans les délais prévus par ICANN.

Mais le plus intéressant n’est probablement pas le chiffre.

Pour l’Afrique, la vraie question commence maintenant :

parmi ces centaines de nouvelles chaînes, lesquelles auront réellement une importance stratégique pour le continent ?

La réponse sera beaucoup plus complexe qu’une recherche du mot « Africa » ou du nom des 54 États africains.

Le round 2026 change l’échelle de l’analyse

Les candidatures ont fermé le 12 août à 23 h 59 UTC. ICANN doit maintenant effectuer son contrôle administratif, vérifier notamment les paiements et identifier les premières situations de contention.

Sur le Reveal Day, seront rendus publics les chaînes demandées, les parties publiques des candidatures ainsi qu’une première liste des contention sets.

Sauf circonstances extraordinaires, ICANN prévoit cette publication au plus tard neuf semaines après la fermeture des candidatures. Cela place l’échéance maximale autour du 14 octobre 2026. La date exacte devrait être annoncée à la mi-septembre.

Ce délai est important.

Il crée une courte période pendant laquelle les entreprises, gouvernements, titulaires de marques, régulateurs, gestionnaires de ccTLD et conseils en propriété intellectuelle peuvent encore définir leur méthode d’analyse.

Car le Reveal Day produira de la donnée.

La valeur, elle, viendra de la capacité à la trier.

Le Reveal Day ne créera pas seulement une liste de nouvelles extensions. Il dévoilera une partie de la prochaine géographie mondiale de l’identité numérique.

Farid NAMANE

Pourquoi rechercher uniquement les noms de pays serait une erreur

Une extension n’a pas besoin de contenir « Africa », « Morocco », « Kenya » ou « Lagos » pour avoir un impact majeur sur l’Afrique.

Prenons une chaîne correspondant à une activité financière, une technologie, une langue, une communauté, un service de santé, une grande marque ou une infrastructure numérique.

Elle pourra être mondiale dans sa formulation, tout en devenant extrêmement importante sur certains marchés africains.

C’est précisément ce qui rend l’analyse intéressante.

Avant même le Reveal Day, certains candidats ont commencé à révéler volontairement une partie de leurs projets. Link Freedom Group a ainsi déclaré plus de 300 chaînes, avec des termes liés notamment à l’intelligence artificielle, au commerce, aux infrastructures Web ou aux actifs numériques, parmi lesquels .api, .agi, .gpt, .cart, .core, .coin ou .nft. Il ne s’agit pas encore de la liste officielle publiée par ICANN, mais ces annonces donnent une première indication de la diversité du futur espace de noms.

Pour analyser l’impact du round sur l’Afrique, il faudra donc dépasser la géographie visible.

Les sept catégories de chaînes à surveiller pour l’Afrique

Je distinguerais au minimum sept familles.

1. Les chaînes géographiques et territoriales

Ce sont les plus évidentes : pays, capitales, grandes villes, régions ou territoires présentant un lien avec le continent.

Elles devront être examinées sous l’angle de la légitimité, de la gouvernance et de la protection des intérêts territoriaux concernés.

2. Les langues et expressions culturelles

L’Afrique compte une richesse linguistique exceptionnelle.

Une chaîne correspondant à une langue africaine, à un terme culturel ou à une expression fortement associée à une population peut avoir une dimension économique mais également identitaire.

La question ne sera donc pas seulement de savoir qui demande une extension, mais aussi quelle communauté pourrait être affectée par son utilisation.

3. Les communautés

Certaines candidatures peuvent être conçues autour d’une communauté organisée.

Le Guidebook 2026 prévoit d’ailleurs un type d’application communautaire et un mécanisme de Community Priority Evaluation dans certaines situations de contention.

Pour l’Afrique, cela impose d’identifier les chaînes ayant une résonance sociale, professionnelle, culturelle ou diasporique particulière.

4. Les termes institutionnels et d’intérêt public

Certaines chaînes peuvent évoquer des institutions, des fonctions publiques, des services essentiels ou des notions bénéficiant d’une forte confiance auprès des utilisateurs.

Pour un gouvernement ou une organisation panafricaine, l’enjeu est évident : une extension capable d’inspirer une apparence d’autorité peut devenir un sujet de gouvernance et de confiance numérique.

5. Les secteurs stratégiques africains

Finance, mobile money, agriculture, santé, énergie, télécommunications, transport, éducation, commerce, intelligence artificielle…

Des extensions génériques liées à ces secteurs peuvent devenir importantes sans avoir la moindre apparence géographique.

Il faudra donc mesurer leur importance selon les réalités économiques du continent, pas uniquement selon leur nom.

6. Les grandes marques présentes en Afrique

Le round comprendra également des candidatures de type .Brand. ICANN prévoit un régime spécifique permettant à une marque éligible d’exploiter son propre TLD.

Pour les marchés africains, ces extensions peuvent progressivement modifier les pratiques de communication, d’authentification, de commerce électronique et de protection de marque.

7. Les infrastructures et identifiants numériques

Enfin, certaines chaînes liées au Web, à l’intelligence artificielle, aux API, à l’identité ou aux infrastructures peuvent acquérir une importance disproportionnée.

Elles devront être examinées non seulement sous l’angle commercial, mais également sous celui de la confiance, de la sécurité et des risques d’abus.

Candidat, RSP et juridiction : regarder derrière le nom

Une chaîne seule raconte finalement assez peu de choses.

Après le Reveal Day, l’analyse devra également s’intéresser à l’entité qui la demande.

Qui est le candidat ?

Dans quelle juridiction est-il établi ?

Quelle est sa stratégie ?

S’agit-il d’une marque, d’un projet communautaire, d’un opérateur souhaitant commercialiser massivement des domaines ou d’un acteur spécialisé ?

Quel Registry Service Provider assure ou assurera l’infrastructure technique ?

Cette dernière information ne sera d’ailleurs pas nécessairement disponible immédiatement pour chaque dossier : ICANN permet à un candidat d’identifier son RSP jusqu’avant l’étape d’évaluation de la candidature.

Pour analyser sérieusement le round 2026, il faudra donc croiser plusieurs couches :

  • la chaîne demandée,
  • le candidat,
  • sa juridiction,
  • son modèle d’exploitation,
  • ses éventuelles chaînes de remplacement,
  • le RSP lorsqu’il est connu,
  • les situations de contention,
  • et l’exposition potentielle des marchés africains.

C’est à ce niveau que l’on passe d’une liste de domaines à une cartographie stratégique.

Les marques et institutions africaines ne devront pas tout enregistrer

L’arrivée de nouvelles extensions provoquera naturellement une question chez de nombreux titulaires de droits :

faut-il enregistrer davantage de domaines défensifs ?

La réponse ne peut pas être systématiquement oui.

Avec des centaines de nouvelles extensions, vouloir protéger une identité en enregistrant chaque combinaison possible deviendrait rapidement coûteux et inefficace.

Il faudra prioriser.

Une marque africaine pourrait classer les nouvelles extensions selon :

  • la proximité avec son activité,
  • la valeur de sa marque,
  • les pays dans lesquels elle opère,
  • le risque de confusion,
  • l’attractivité de la chaîne pour le phishing ou l’usurpation,
  • et la probabilité réelle d’utilisation abusive.

Dans de nombreux cas, surveiller sera plus intelligent qu’enregistrer.

La protection de l’identité numérique doit devenir une discipline de renseignement, pas une accumulation infinie de noms de domaine.

Reveal Day : observer d’abord, intervenir ensuite

Le calendrier ICANN crée plusieurs étapes qu’il ne faut pas confondre.

Le Reveal Day permettra d’abord de découvrir les candidatures ayant franchi le contrôle administratif.

Une période de remplacement de 14 jours doit ensuite permettre aux candidats éligibles d’activer une chaîne de remplacement afin d’éviter certaines contentions.

ICANN projette ensuite un String Confirmation Day en novembre 2026. C’est à partir de cette étape que sera notamment ouvert l’Application Comment Forum et que commenceront plusieurs mécanismes de participation de la communauté.

Les commentaires permettront de porter des informations pertinentes à l’attention d’ICANN, des candidats et des évaluateurs.

Des objections pourront également être déposées par les parties disposant de la qualité requise, notamment sur quatre fondements : confusion entre chaînes, droits légaux, intérêt public limité et communauté.

Autrement dit, la surveillance ne doit pas commencer lorsqu’un problème apparaît.

Elle doit commencer lorsque les candidatures deviennent publiques.

Vers un Radar africain des nouveaux gTLD

C’est probablement l’outil qui manque aujourd’hui.

Une lecture mondiale du round dira quelles extensions ont été demandées.

Une lecture africaine devrait répondre à une autre série de questions :

Quels territoires sont concernés ? Quelles langues ? Quelles communautés ? Quelles marques ? Quels secteurs ? Quels opérateurs ? Quels risques ? Quels intérêts publics ?

À terme, un Radar africain pourrait attribuer à chaque candidature un niveau d’attention selon plusieurs critères :

  • impact géographique,
  • impact économique,
  • impact culturel ou linguistique,
  • enjeu institutionnel,
  • risque pour les marques,
  • risque d’abus ou de confusion,
  • et importance stratégique pour l’écosystème Internet africain.

L’objectif ne serait pas de déclarer arbitrairement qu’une extension est « africaine ».

Il serait de déterminer dans quelle mesure elle concerne l’Afrique.

Cette distinction est fondamentale.

L’Afrique doit apprendre à lire l’espace de noms avant qu’il ne se forme

Le round 2026 ne doit pas être observé comme une simple opération commerciale de création de nouvelles extensions.

Un TLD est une infrastructure de nommage.

Il peut devenir une marque, un territoire numérique, un espace communautaire, un actif économique ou une couche de confiance utilisée par des millions de personnes.

Pour les acteurs africains, l’enjeu est donc moins de savoir combien de candidatures porteront visiblement sur l’Afrique que de comprendre lesquelles pourront influencer son économie numérique.

Les données arriveront avec le Reveal Day.

Mais la méthode doit exister avant.

Car lorsque plusieurs milliers de candidatures, chaînes principales, variantes et chaînes de remplacement deviendront visibles, la rareté ne sera plus l’information.

La rareté sera la capacité à distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas.

Dans un espace de noms qui s’élargit, la souveraineté commence par la capacité à voir venir. L’Afrique n’a pas besoin de surveiller toutes les nouvelles extensions avec la même intensité. Elle doit savoir lesquelles peuvent modifier son territoire numérique.

Farid NAMANE