Lors de KOAFEC 2026, une représentante africaine a affirmé que 80 % des données du continent étaient encore hébergées à l’étranger. Le chiffre doit être manié avec prudence. Mais il pose une excellente question : au-delà des discours sur la souveraineté numérique, sommes-nous réellement capables de mesurer les dépendances numériques d’un pays ?
- Signal d’alerte : lors de KOAFEC 2026, la vice-ministre équato-guinéenne Milagrosa Obono Angüe a affirmé que 80 % des données africaines étaient hébergées à l’étranger.
- Capacité limitée : selon le président de la Banque africaine de développement, l’Afrique représente moins de 2 % de la capacité mondiale des data centers.
- Localiser ne suffit pas : un data center installé sur le continent peut continuer à dépendre de clouds, logiciels, réseaux ou fournisseurs contrôlés ailleurs.
- Dépendances invisibles : routage BGP, IXP, DNS, ccTLD, PKI, CDN, énergie et juridictions doivent également être intégrés à l’analyse.
- Priorité stratégique : l’Afrique devrait progressivement passer d’une cartographie de ses infrastructures numériques à une cartographie de ses dépendances numériques.
80 %.
C’est probablement le chiffre qui mérite le plus d’attention dans le bilan publié le 15 septembre 2026 par la Banque africaine de développement sur la conférence ministérielle KOAFEC organisée quelques jours plus tôt à Séoul.
Milagrosa Obono Angüe, vice-ministre des Finances, du Budget et de la Planification de Guinée équatoriale, y affirme que 80 % des données africaines sont aujourd’hui hébergées à l’étranger.
Un autre chiffre complète le tableau. Selon Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement, l’Afrique représente moins de 2 % de la capacité mondiale des centres de données.
Ces chiffres arrivent au moment où la Corée du Sud et 45 pays africains souhaitent précisément renforcer leur coopération autour de l’intelligence artificielle, des data centers, de l’énergie et de la connectivité.
Mais ils posent une question qui dépasse largement KOAFEC. Comment mesure-t-on réellement la dépendance numérique d’un pays ?
Le chiffre des 80 % doit nous interpeller. Mais aussi nous rendre exigeants.
Il faut commencer par une précaution importante. Le chiffre des 80 % est bien rapporté par la Banque africaine de développement.
Mais la publication ne fournit pas la méthodologie ayant permis de l’établir.
- Quels types de données sont concernés ?
- Quels pays ?
- Quels volumes ?
- Parle-t-on de données d’entreprises, de plateformes, d’administrations, de contenus Internet ou de l’ensemble de ces catégories ?
La prudence est donc nécessaire.
Mais cette absence de méthodologie révèle peut-être quelque chose d’encore plus intéressant : nous parlons énormément de souveraineté numérique en Afrique, alors que nous disposons encore de relativement peu d’outils permettant de mesurer précisément les dépendances qui la déterminent.
Nous savons compter les data centers. Nous savons cartographier les câbles sous-marins. Nous savons identifier les principaux fournisseurs cloud.
Ce que nous savons beaucoup moins bien faire, c’est observer l’ensemble comme un système.
Héberger les données en Afrique ne suffira pas
La réponse intuitive au problème semble évidente. Si les données africaines sont hébergées à l’extérieur du continent, construisons davantage de data centers en Afrique.
Il faut effectivement développer les capacités locales. Mais il serait dangereux de s’arrêter là.
Un serveur physiquement installé à Lagos, Nairobi, Casablanca, Accra ou Johannesburg peut parfaitement dépendre :
- d’un fournisseur cloud étranger,
- d’une plateforme logicielle administrée depuis l’étranger,
- d’équipements dont la maintenance dépend d’un constructeur extérieur,
- d’un réseau de transit international fortement concentré,
- d’un CDN mondial,
- d’une autorité de certification étrangère,
- ou d’une législation applicable dans une autre juridiction.
La localisation physique constitue donc une information importante. Mais elle ne dit pas qui contrôle l’infrastructure.
Elle ne dit pas non plus qui peut l’administrer, l’interrompre, la modifier ou la remplacer.
Et surtout, elle ne nous dit pas ce qui se passerait si l’un de ses fournisseurs critiques devenait soudainement indisponible.
Un serveur peut être physiquement en Afrique et rester technologiquement, juridiquement ou opérationnellement dépendant d’un acteur situé à des milliers de kilomètres.
La souveraineté numérique est une chaîne
C’est probablement l’erreur la plus fréquente lorsque l’on parle de souveraineté numérique.
Nous observons les infrastructures séparément.
Le data center. Le câble. Le cloud. Le réseau. Le DNS. L’identité.
Mais une application numérique ne fonctionne jamais grâce à une seule de ces briques. Elle dépend d’une chaîne.
On pourrait la représenter ainsi : énergie → data center → connectivité → routage BGP → IXP/transit → DNS → CDN/cloud → certificats et identité → application.
Une dépendance peut apparaître à chacune de ces étapes. Pour commencer à la mesurer, il faudrait donc distinguer plusieurs dimensions.
La dépendance physique : Où sont situés les data centers, câbles, stations d’atterrissement, réseaux terrestres et infrastructures énergétiques nécessaires au fonctionnement des services ?
La dépendance réseau : Quels ASN transportent le trafic ? Combien de fournisseurs de transit réellement indépendants existent ? Quelle proportion du trafic peut être échangée localement ?
La dépendance de nommage et de confiance : Qui exploite le ccTLD ? Où se trouvent ses infrastructures DNS ? Combien d’opérateurs indépendants participent à sa résilience ? DNSSEC est-il déployé ? De quelles autorités de certification dépendent les services critiques ?
La dépendance technologique : Quels clouds, systèmes d’exploitation, logiciels, processeurs, GPU, CDN et plateformes sont indispensables ?
La dépendance juridique et opérationnelle : Sous quelle juridiction se trouvent les fournisseurs ? Qui possède les infrastructures ? Qui peut intervenir dessus ? Existe-t-il une solution alternative réaliste ?
Aucune de ces dimensions ne suffit individuellement. C’est leur combinaison qui révèle la dépendance réelle.
DNS, routage et ccTLD : les couches rarement visibles
Lorsqu’un gouvernement annonce la construction d’un data center, l’infrastructure est visible. Lorsqu’un nouveau câble sous-marin arrive sur une côte africaine, il peut être représenté sur une carte.
Mais certaines infrastructures absolument essentielles au fonctionnement d’Internet sont beaucoup moins visibles. Le routage BGP détermine les chemins empruntés par le trafic.
Les points d’échange Internet permettent aux réseaux de s’interconnecter localement.
Le DNS permet de trouver les services.Les infrastructures DNS des ccTLD garantissent la continuité technique des espaces de nommage nationaux.
DNSSEC permet de renforcer l’authenticité des réponses DNS. Les autorités de certification participent ensuite à la chaîne de confiance permettant d’établir des connexions sécurisées.
Ces couches sont particulièrement intéressantes lorsque l’on cherche à mesurer la dépendance numérique.
L’Internet Society Pulse intègre déjà plusieurs indicateurs utiles dans ses rapports pays : diversité des fournisseurs de transit, diversité des fournisseurs d’accès, marché des IXP, localisation des contenus populaires ou encore résilience générale de l’Internet.
L’IANA permet de son côté d’observer, pour chaque ccTLD, l’organisation responsable de sa gestion ainsi que les informations techniques inscrites dans la zone racine.
Ces données existent. Elles sont simplement rarement réunies dans une lecture commune de la dépendance numérique d’un État.
Un pays peut être connecté tout en restant dépendant
C’est ici qu’une distinction importante apparaît. Connectivité, résilience et souveraineté ne sont pas synonymes.
Un pays peut disposer de plusieurs câbles sous-marins et rester fortement dépendant de quelques fournisseurs de transit.
Il peut disposer de nombreux data centers alors qu’une grande partie des contenus consultés par sa population continue d’être servie depuis l’étranger.
Il peut disposer d’un ccTLD national tout en s’appuyant sur plusieurs fournisseurs étrangers pour assurer une partie de son infrastructure DNS.
Et il peut bénéficier d’une infrastructure cloud extrêmement robuste tout en étant incapable de la remplacer rapidement si les conditions économiques, juridiques ou géopolitiques changent.
Aucune de ces situations n’est nécessairement mauvaise.
Internet fonctionne précisément grâce à l’interconnexion mondiale.
Le problème apparaît lorsqu’une dépendance devient concentrée, irremplaçable et insuffisamment connue.
La dépendance n’est pas le problème. Internet est construit sur des dépendances mutuelles. Le risque commence lorsqu’une dépendance essentielle devient impossible à remplacer.
Souveraineté ou résilience : ne pas confondre les deux
La différence mérite d’être clairement établie.
La résilience répond principalement à une question : le système peut-il continuer à fonctionner lorsqu’un incident survient ?
La souveraineté pose une question légèrement différente : sommes-nous encore capables de décider lorsque les conditions changent ?
Un service hébergé par un hyperscaler international peut présenter une excellente résilience technique. Mais si aucune solution alternative ne permet de le remplacer, une dépendance stratégique demeure.
À l’inverse, une infrastructure totalement nationale peut offrir davantage de contrôle mais être fragile si elle ne dispose pas d’une redondance suffisante.
L’objectif ne devrait donc pas être de choisir entre ouverture internationale et contrôle national. Il devrait être de construire suffisamment de diversité pour disposer de choix.
Plus un système possède d’alternatives crédibles, moins une dépendance individuelle peut devenir un pouvoir de blocage.
Vers un indice africain de dépendance numérique ?
Je pense qu’il existe ici un chantier particulièrement intéressant. Pas nécessairement un classement supplémentaire entre États africains.
Encore moins un score simpliste prétendant déterminer qu’un pays serait « souverain » à 67 % et un autre à 42 %.
Mais pourquoi ne pas construire progressivement une cartographie commune des dépendances numériques ?
Pour chaque infrastructure critique, quelques questions pourraient être posées.
- Où est-elle physiquement située ?
- Qui la possède ?
- Qui l’exploite réellement ?
- Sous quelle juridiction fonctionne-t-elle ?
- Quels autres services en dépendent ?
- Existe-t-il plusieurs fournisseurs indépendants ?
- Existe-t-il une alternative africaine, régionale ou internationale ?
- Combien de temps faudrait-il pour migrer vers cette alternative ?
- Que se passerait-il si cette infrastructure disparaissait demain ?
La dernière question est probablement la plus importante. Car elle permet de distinguer une simple relation commerciale d’une dépendance véritablement stratégique.
Si le remplacement prend quelques heures, la dépendance est limitée. S’il exige plusieurs mois, une migration complexe, des autorisations étrangères ou la reconstruction complète d’une infrastructure, la situation est différente.
Il faut passer de la localisation des données à la cartographie des dépendances
Le concept pourrait aller beaucoup plus loin que les seuls data centers.
Pour chaque pays africain, il deviendrait possible de construire progressivement une vision des dépendances concernant :
- l’énergie nécessaire aux infrastructures numériques,
- les câbles sous-marins et terrestres,
- les stations d’atterrissement,
- les ASN et fournisseurs de transit,
- les IXP et l’interconnexion locale,
- les data centers,
- les clouds et CDN,
- les infrastructures DNS,
- le ccTLD national,
- DNSSEC et le RPKI,
- les autorités de certification,
- les plateformes d’identité,
- et les principaux fournisseurs logiciels.
Nous passerions alors d’une question assez simple : « Où sont hébergées nos données ? »
à une question beaucoup plus stratégique : « Quelles infrastructures doivent continuer à fonctionner pour que notre économie numérique reste opérationnelle, qui les contrôle et quelles alternatives possédons-nous ? »
Ce changement de perspective me paraît essentiel.
KOAFEC montre également une autre réalité : l’IA rend ces dépendances encore plus importantes
La conférence de Séoul ne portait pas uniquement sur les data centers. Le nouveau K-AI Package présenté par la Corée associe centres de données, infrastructures énergétiques, connectivité numérique et applications d’intelligence artificielle.
Un institut consacré aux technologies avancées doit notamment être développé en Tanzanie. Un programme K-AI Cloud Voucher doit également permettre à des start-up africaines d’accéder à des infrastructures cloud.
La logique est cohérente. L’intelligence artificielle exige précisément une combinaison d’énergie, de calcul, de données, de connectivité, de compétences et de cloud.
Mais cela signifie également que la prochaine génération d’infrastructures numériques africaines sera probablement encore plus interdépendante que la précédente.
La question ne sera donc pas uniquement de savoir combien de GPU, de data centers ou de plateformes IA seront installés en Afrique. Elle sera de savoir qui en contrôle les couches critiques.
L’Afrique a besoin de ses propres métriques
Le continent va continuer à construire.
- Davantage de data centers.
- Davantage de câbles.
- Davantage de points d’échange.
- Davantage de clouds.
- Davantage d’infrastructures IA.
C’est indispensable.
Mais la prochaine étape devrait être de développer parallèlement une capacité africaine à mesurer, auditer et comprendre ces infrastructures comme un système.
Internet Society Pulse, PeeringDB, Packet Clearing House, IANA, AFRINIC, les opérateurs télécoms, les registres ccTLD et les régulateurs disposent déjà d’une partie des informations nécessaires.
Le défi consiste désormais à rapprocher ces données. Non pas pour chercher une indépendance numérique totale.
Elle n’existe pratiquement nulle part. Mais pour identifier les dépendances excessives, les concentrations, les points uniques de défaillance et les capacités de substitution.
Le chiffre des 80 % prend alors une autre dimension. La question n’est peut-être pas seulement de savoir s’il est parfaitement exact.
La question est de savoir pourquoi nous ne disposons pas encore d’instruments suffisamment précis pour y répondre nous-mêmes.
La souveraineté numérique commence peut-être par quelque chose de beaucoup plus simple que la souveraineté elle-même : savoir exactement de quoi nous dépendons.
- Groupe de la Banque africaine de développement KOAFEC 2026: Korea and Africa place artificial intelligence and digital infrastructure at the heart of their partnership 15 septembre 2026
- Internet Society Pulse Internet Society Pulse Country Reports Consulté en septembre 2026
- Internet Society How Local Peering Is Strengthening Africa’s Internet 13 juillet 2026
- Internet Society Pulse Beyond the Homepage: Measuring What It Really Takes to Keep Web Traffic Local 9 juin 2026
- IANA Root Zone Database Consulté en septembre 2026
