La déclaration de New Delhi adoptée par les BRICS place les câbles sous-marins au cœur de la connectivité internationale et de la résilience numérique. C’est une évolution importante. Mais pour l’Afrique, la question stratégique commence réellement lorsque le câble arrive à terre : qui contrôle ensuite le routage, les interconnexions, le DNS, le cloud et les infrastructures de confiance ?
- Signal géopolitique : les BRICS reconnaissent désormais explicitement les câbles sous-marins comme une infrastructure fondamentale de connectivité et de résilience.
- Nouvelle doctrine : la déclaration de New Delhi appelle parallèlement à développer un écosystème numérique « souverain et autonome ».
- Enjeu africain : l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie sont directement concernées en tant que membres africains des BRICS.
- Dépendances invisibles : disposer de câbles ne suffit pas si le routage, les IXP, le DNS, le cloud ou les mécanismes de confiance restent fortement dépendants d’acteurs extérieurs.
- Priorité stratégique : la souveraineté numérique devrait être mesurée comme une chaîne de dépendances, et non comme une simple accumulation d’infrastructures nationales.
Le câble sous-marin est longtemps resté un sujet essentiellement technique.
Capacité. Latence. Routes. Coûts. Stations d’atterrissement. Il devient progressivement un sujet de politique industrielle, de sécurité nationale et de géopolitique.
La New Delhi Declaration, adoptée le 12 septembre 2026 lors du XVIIIe sommet des BRICS, en apporte une nouvelle illustration.
Son paragraphe 74 reconnaît que les infrastructures de câbles sous-marins constituent une fondation importante de la connectivité numérique internationale et de la résilience des réseaux. Les BRICS poursuivront également leurs travaux autour de la faisabilité d’un réseau de communication haut débit reliant leurs membres par câbles sous-marins.
Quelques paragraphes plus loin, le texte appelle à approfondir la coopération vers un « sovereign and self-reliant digital ecosystem ».
Le rapprochement mérite attention.
Le texte ne dit pas littéralement qu’un câble est « souverain ». Il fait quelque chose de plus intéressant : il inscrit l’infrastructure physique dans une réflexion beaucoup plus large sur l’autonomie numérique.
Et cette évolution dépasse largement les BRICS.
La souveraineté numérique descend jusqu’au fond des océans
Pendant longtemps, le débat sur la souveraineté numérique s’est concentré sur les données, le cloud, les logiciels ou les plateformes.
Nous redécouvrons progressivement que le numérique possède une géographie.
Il repose sur des fibres. Des centres de données. Des stations d’atterrissement. Des routes terrestres. Des points d’échange. Des systèmes autonomes. Des équipements. Des centres opérationnels.
Et une grande partie des communications internationales circule dans quelques centaines de câbles posés au fond des océans.
Ce retour de la géographie change la manière de considérer ces infrastructures.
Lorsqu’un câble est endommagé, lorsqu’une route maritime devient instable ou lorsque plusieurs systèmes partagent un même corridor physique, ce qui paraissait être une infrastructure technique devient immédiatement un problème économique et stratégique.
L’Afrique en a déjà fait l’expérience à plusieurs reprises.
Les coupures survenues ces dernières années au large de l’Afrique de l’Ouest et dans la région de la mer Rouge ont rappelé une réalité simple : plusieurs câbles ne signifient pas nécessairement plusieurs chemins réellement indépendants.
Deux systèmes peuvent suivre des routes proches, arriver dans la même zone géographique, dépendre d’un même backhaul terrestre ou converger ensuite vers les mêmes fournisseurs.
La redondance visible sur une carte peut donc cacher une concentration opérationnelle.
La souveraineté numérique ne se mesure pas au nombre d’infrastructures que l’on peut montrer sur une carte. Elle se mesure au nombre de dépendances critiques que l’on peut réellement maîtriser, contourner ou remplacer.
Le câble arrive à terre. Les dépendances, elles, continuent.
C’est probablement le point le plus important.
Un câble sous-marin ne transporte pas directement une requête d’un citoyen jusqu’à un service numérique de manière isolée.
Il s’insère dans une chaîne beaucoup plus complexe. On pourrait la représenter ainsi : câble → station d’atterrissement → réseau terrestre → routage BGP → IXP/transit → DNS → CDN/cloud → certificats et identité → application.
À chacune de ces étapes existe une dépendance potentielle.
Un État peut donc accueillir plusieurs câbles internationaux tout en conservant une forte dépendance extérieure pour :
- le transit Internet international,
- les routes BGP utilisées par ses opérateurs,
- l’échange du trafic entre réseaux nationaux,
- l’hébergement des contenus les plus utilisés,
- les fournisseurs de cloud et de CDN,
- la résolution DNS,
- l’hébergement du DNS autoritaire de services critiques,
- les autorités de certification,
- les plateformes d’identité et d’authentification.
Voilà pourquoi posséder, financer ou accueillir une infrastructure n’est pas équivalent à maîtriser toute la chaîne numérique qu’elle alimente.
Le câble est essentiel. Mais il n’est que la première couche.
Routage, IXP et DNS : les infrastructures que l’on voit moins
Internet ne fonctionne pas simplement parce que des fibres relient deux territoires.
Il fonctionne parce que des milliers de réseaux autonomes savent comment s’échanger du trafic.
Le routage BGP détermine les chemins empruntés. Les points d’échange Internet permettent à différents réseaux de s’interconnecter localement.
Le DNS permet de trouver les services. Les registres de noms de domaine assurent la continuité des espaces de nommage nationaux.
Les systèmes de certification permettent ensuite de construire la confiance nécessaire aux connexions sécurisées.
Ces couches sont beaucoup moins spectaculaires qu’un câble de plusieurs milliards de dollars. Pourtant, elles peuvent être tout aussi déterminantes pour la résilience nationale.
L’Internet Society et l’Africa Telecommunications Union ont d’ailleurs intégré dans leur cadre consacré à la résilience Internet en Afrique trois catégories particulièrement révélatrices parmi les infrastructures critiques : les câbles sous-marins, les points d’échange Internet et les infrastructures des ccTLD.
Cette vision me paraît juste. Elle oblige à considérer Internet comme un système. Un pays disposant de bonnes connexions internationales mais d’un IXP faiblement développé peut continuer à faire sortir une partie inutile de son trafic avant de le faire revenir.
Un pays possédant un ccTLD mais dont l’infrastructure DNS autoritaire est fortement concentrée peut conserver un point de vulnérabilité.
Un pays hébergeant des centres de données mais dépendant de quelques routes BGP ou fournisseurs internationaux peut rester exposé à une rupture extérieure. La résilience ne se trouve donc dans aucune infrastructure prise séparément.
Elle se trouve dans l’architecture qui les relie.
Le paradoxe africain : davantage de câbles, mais toujours des dépendances structurelles
L’Afrique a considérablement amélioré sa connectivité internationale. De nouveaux systèmes sous-marins entourent progressivement le continent et augmentent les capacités disponibles.
Mais davantage de capacité ne signifie pas automatiquement davantage d’autonomie.
Les données publiées par TeleGeography pour l’Afrique sont particulièrement révélatrices : en 2025, environ 78 % de la bande passante Internet internationale des pays africains était encore connectée à des installations situées en Europe.
Ce chiffre ne signifie pas que cette relation soit mauvaise. L’interconnexion internationale est précisément ce qui fait la force d’Internet.
Mais elle permet de distinguer deux notions que l’on confond trop souvent : être connecté et être résilient.
La même distinction apparaît dans l’Internet Resilience Index de l’Internet Society. Pour 2025, l’Afrique obtient un score moyen de 41 sur 100, avec seulement 27 sur 100 pour le pilier infrastructure.
Autrement dit, le problème africain n’est plus seulement d’accéder à Internet. Il devient celui de la qualité, de la diversité et de la robustesse de son architecture.
La vraie question : que se passe-t-il lorsqu’un fournisseur disparaît ?
Pour mesurer une dépendance stratégique, il existe une question extrêmement simple : que se passe-t-il si cet acteur, cette route ou cette infrastructure devient indisponible demain matin ?
Cette question pourrait être appliquée systématiquement à chaque couche.
Pour les câbles : Existe-t-il une véritable route physique alternative ?
Pour les stations d’atterrissement : Sont-elles géographiquement diversifiées ?
Pour le routage : Combien de fournisseurs et de chemins réellement indépendants existent ?
Pour les IXP : Quelle part du trafic national peut rester locale ?
Pour le DNS : Où se trouvent les serveurs faisant autorité ? Combien d’opérateurs indépendants les exploitent ? DNSSEC est-il correctement déployé ?
Pour les services numériques publics : Quels clouds, CDN, autorités de certification et fournisseurs d’identité sont indispensables à leur fonctionnement ?
Enfin : combien de temps faudrait-il pour remplacer chacun de ces éléments ?
C’est cette dernière question qui transforme la dépendance technique en dépendance stratégique. Une infrastructure est difficilement souveraine lorsqu’il n’existe aucune alternative crédible à son fournisseur.
Il faut passer d’une cartographie des infrastructures à une cartographie des dépendances
L’Afrique dispose déjà de nombreuses cartes de câbles, de centres de données, d’IXP et d’infrastructures télécoms.
La prochaine étape devrait être plus ambitieuse.
Il faudrait être capable de cartographier, pour chaque pays, la chaîne réelle de dépendance de son Internet.
Pas seulement : « Combien de câbles arrivent sur nos côtes ? »
Mais :
- combien de routes physiques véritablement indépendantes existent,
- quels opérateurs contrôlent les stations d’atterrissement,
- quels ASN concentrent le transit international,
- quelle proportion du trafic peut être échangée localement,
- quels services critiques dépendent de DNS ou de clouds situés hors du territoire,
- où sont opérées les infrastructures du ccTLD national,
- quelles dépendances sont communes à plusieurs services publics essentiels,
- quels composants peuvent réellement être remplacés en situation de crise.
Nous passerions alors d’une logique d’inventaire à une logique de résilience. Cette cartographie serait utile aux gouvernements, régulateurs, opérateurs télécoms, registres ccTLD, points d’échange, banques, administrations et opérateurs d’infrastructures critiques.
Elle permettrait surtout d’identifier les points uniques de défaillance nationaux.
La souveraineté numérique ne signifie toujours pas l’autarcie
Il faut également éviter une mauvaise conclusion. La souveraineté numérique ne consiste pas à créer un Internet africain isolé du reste du monde.
Ce serait contraire à la logique même d’Internet. Un réseau résilient doit au contraire multiplier les interconnexions, les fournisseurs, les chemins et les partenaires.
La souveraineté réside ailleurs. Elle repose sur la capacité de : comprendre, choisir, négocier, diversifier, sécuriser, remplacer et continuer à fonctionner.
Un pays peut parfaitement utiliser des câbles financés par des consortiums internationaux, des clouds mondiaux ou des technologies étrangères tout en conservant une autonomie stratégique suffisante.
À condition de savoir précisément où sont ses dépendances.
Et d’avoir préparé des alternatives.
La souveraineté numérique ne consiste pas à supprimer les dépendances. Dans un Internet mondial, ce serait impossible. Elle consiste à empêcher qu’une dépendance devienne un pouvoir de blocage.
Pour l’Afrique, la prochaine bataille sera celle de l’architecture
La déclaration de New Delhi est donc intéressante bien au-delà des BRICS. Elle confirme que les infrastructures physiques de l’Internet reviennent au centre des stratégies nationales.
Pour l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie, membres africains des BRICS, le sujet est immédiat. Pour les autres États africains, la réflexion est tout aussi pertinente.
Le continent va accueillir davantage de câbles, davantage de centres de données, davantage de clouds, davantage de satellites et davantage d’infrastructures numériques.
C’est nécessaire. Mais le véritable enjeu sera de savoir comment toutes ces infrastructures s’assemblent.
Car il est possible de construire beaucoup tout en restant dépendant.
Il est également possible de travailler avec des infrastructures et partenaires internationaux tout en renforçant considérablement sa résilience.
Tout dépend de l’architecture. Le câble sous-marin est donc bien devenu un actif stratégique. Mais lorsqu’il atteint la plage, le travail ne fait que commencer.
Il faut encore acheminer le trafic, l’échanger, le router, résoudre les noms, authentifier les services, protéger les identités, héberger les applications et garantir leur continuité.
C’est cette chaîne entière qu’il faudra désormais apprendre à regarder.
La souveraineté numérique ne s’arrête pas là où le câble touche terre. C’est précisément à cet endroit qu’elle commence à pouvoir être mesurée.
- Prime Minister of India – BRICS BRICS New Delhi Declaration: Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability 12 septembre 2026
- Internet Society Pulse Internet Resilience Index Données 2025
- Internet Society / Africa Telecommunications Union A Journey Towards Implementing Internet Resilience in Africa 30 avril 2026
- TeleGeography Africa Telecommunications Map 2025
- TeleGeography Submarine Cable Map 2026 2026
