Former ne suffit plus : comment savoir si le capacity building améliore réellement le DNS africain ?

Depuis des années, l’Afrique multiplie les programmes de formation consacrés au DNS, à DNSSEC, à IPv6, à la cybersécurité et à la gouvernance de l’Internet. Ces efforts restent indispensables. Mais une question devient désormais incontournable : six mois après une formation, qu’est-ce qui a réellement changé dans l’infrastructure ?

L’ESSENTIEL
  • Tunisie : l’ICANN organise à Tunis, du 31 août au 4 septembre 2026, une formation DNS Operations & DNSSEC destinée aux opérateurs mobiles et fournisseurs d’accès Internet tunisiens.
  • Changement de logique : le nombre de personnes formées mesure une activité, mais ne permet pas à lui seul de mesurer l’impact réel d’un programme.
  • Indicateurs techniques : signature DNSSEC, validation DNSSEC, résilience des serveurs, diversité des infrastructures, IPv6, sécurité du routage et gestion des incidents peuvent être suivis dans le temps.
  • Responsabilité collective : registres, opérateurs, régulateurs, communautés techniques et institutions de développement doivent relier davantage formation et mise en œuvre.
  • Priorité stratégique : l’Afrique doit progressivement mesurer le retour opérationnel de ses investissements dans le capacity building DNS.

Demain, 31 août 2026, un workshop technique de cinq jours commencera à Tunis.

Organisée par l’ICANN, la formation DNS Operations and DNSSEC se déroulera jusqu’au 4 septembre, en français, en présentiel et dans un format fermé. Sa particularité mérite surtout d’être soulignée : elle s’adresse directement aux opérateurs de réseaux mobiles et aux fournisseurs d’accès Internet opérant en Tunisie.

Ce détail change beaucoup de choses.

Il ne s’agit pas simplement de sensibiliser un public aux enjeux du DNS. Les participants appartiennent potentiellement aux organisations qui exploitent les résolveurs, les réseaux et une partie des infrastructures dont dépendent quotidiennement des millions d’utilisateurs.

La question intéressante ne sera donc pas uniquement de savoir ce qui aura été enseigné à Tunis.

Elle sera de savoir ce qui aura changé après Tunis.

L’Afrique n’a pas manqué de programmes de formation

Depuis plusieurs années, de nombreuses organisations travaillent au renforcement des compétences techniques africaines.

L’ICANN, AfTLD, AFRINIC, AfNOG et différentes communautés techniques ont organisé ou soutenu des formations consacrées au DNS, à DNSSEC, aux opérations de registre, au routage, à IPv6 ou encore à la sécurité des infrastructures.

La Coalition for Digital Africa a, par exemple, lancé des programmes visant directement le déploiement de DNSSEC auprès d’opérateurs de ccTLD africains. Des registres du Burundi, du Cap-Vert, du Cameroun, du Malawi, de Mauritanie, du Nigeria ou encore du Soudan ont notamment été concernés par ces initiatives.

En février 2026, une formation pratique DNSSEC était encore organisée pour plusieurs ccTLD africains lusophones.

Ces programmes sont nécessaires.

Mais après plusieurs années de capacity building, une question plus mature doit apparaître :

comment savoir si les compétences acquises se transforment réellement en capacité opérationnelle ?

Car former une personne et transformer une infrastructure sont deux choses différentes.

Pourquoi compter les participants ne mesure presque rien de durable

Les programmes de formation produisent naturellement des indicateurs faciles à présenter :

  • nombre de participants,
  • nombre de pays représentés,
  • nombre d’heures de formation,
  • nombre d’ateliers organisés,
  • taux de satisfaction,
  • nombre de certificats délivrés.

Ces données ont leur utilité. Elles permettent de savoir si un programme existe, s’il touche son public et s’il fonctionne correctement sur le plan pédagogique.

Mais elles mesurent principalement l’activité du programme.

Pas nécessairement son impact.

Un ingénieur peut parfaitement suivre cinq jours de formation DNSSEC, comprendre le fonctionnement cryptographique du protocole, réussir les exercices pratiques puis retourner dans une organisation qui ne déploiera jamais DNSSEC.

Pourquoi ?

Parce qu’il peut manquer un budget, une décision managériale, une procédure, une infrastructure adaptée, une politique interne, un HSM, une coordination avec un registre, ou simplement du temps pour passer de l’apprentissage à la production.

La compétence individuelle existe alors.

La capacité institutionnelle, elle, n’a pas changé.

Le nombre de personnes formées est une métrique d’activité. La véritable métrique d’impact consiste à savoir ce que ces personnes ont pu changer dans les infrastructures qu’elles exploitent.

Farid NAMANE

La Tunisie : former directement ceux qui exploitent le DNS

C’est précisément ce qui rend le workshop tunisien intéressant.

En ciblant les opérateurs mobiles et les fournisseurs d’accès Internet, la formation se rapproche des endroits où une connaissance technique peut devenir une décision opérationnelle.

Prenons la validation DNSSEC.

Former un ingénieur à DNSSEC constitue une première étape.

Mais l’objectif final devrait être qu’un résolveur récursif puisse effectivement valider les signatures DNSSEC et protéger les utilisateurs qui en dépendent.

La chaîne devient alors très différente :

formation → compétence → décision → déploiement → exploitation → mesure.

Si l’une de ces étapes disparaît, le bénéfice du capacity building peut rester théorique.

Cette distinction est importante car la présence de DNSSEC quelque part dans l’écosystème ne suffit pas non plus à mesurer sa maturité.

Un ccTLD peut être signé tandis que très peu de domaines situés dessous utilisent DNSSEC.

Un opérateur peut connaître DNSSEC sans activer la validation sur ses résolveurs.

Une infrastructure peut être techniquement sécurisée mais dépendre de serveurs insuffisamment diversifiés.

Une clé peut être correctement déployée sans que les procédures de renouvellement et de récupération aient jamais été réellement testées.

La bonne question n’est donc pas :

« DNSSEC est-il présent ? »

Mais :

« DNSSEC est-il réellement déployé, validé, maintenu et intégré aux opérations quotidiennes ? »

De la connaissance à l’implémentation

Il faut probablement commencer à distinguer beaucoup plus clairement plusieurs niveaux dans les programmes africains de capacity building.

La formation transmet une connaissance.

Le transfert de compétence permet à une personne de reproduire cette connaissance dans son environnement professionnel.

L’implémentation transforme la configuration technique.

Le changement de processus inscrit cette nouvelle pratique dans le fonctionnement normal de l’organisation.

L’adoption étend progressivement cette pratique à l’infrastructure ou aux utilisateurs concernés.

L’impact apparaît lorsque sécurité, disponibilité, résilience ou qualité du service s’améliorent réellement.

Passer directement de « formation réalisée » à « capacité renforcée » revient donc à sauter plusieurs étapes essentielles.

L’ICANN elle-même commence d’ailleurs à intégrer davantage cette logique dans son plan régional Afrique FY26–30, avec des objectifs portant sur l’adoption de DNSSEC, la sécurité du DNS, la réduction des incidents de phishing et de malware ou encore le renforcement des infrastructures.

Cette évolution est importante.

Elle signifie progressivement que le capacity building ne doit plus seulement produire des participants.

Il doit produire des résultats.

Quels indicateurs mesurer six mois plus tard ?

Imaginons que l’on revienne en Tunisie en février ou mars 2027.

Que faudrait-il observer pour déterminer si le workshop d’août 2026 a produit un effet ?

Plusieurs indicateurs peuvent être envisagés.

1. Validation DNSSEC

Combien d’opérateurs participants validaient DNSSEC avant la formation ?

Combien le font six mois après ?

Quelle proportion des utilisateurs tunisiens utilise désormais des résolveurs effectuant réellement cette validation ?

2. Qualité des opérations DNS

Les opérateurs ont-ils modifié leurs procédures ?

Les configurations sont-elles documentées ?

Les renouvellements de clés sont-ils testés ?

Les incidents DNS disposent-ils désormais de procédures d’escalade, de restauration et d’analyse ?

3. Résilience de l’infrastructure

Les serveurs DNS sont-ils suffisamment distribués ?

Existe-t-il une véritable diversité géographique, topologique et entre fournisseurs ?

L’initiative KINDNS de l’ICANN fournit précisément un ensemble de bonnes pratiques permettant d’évaluer certains de ces éléments.

4. Disponibilité et temps de réaction

Le temps moyen de résolution des incidents DNS a-t-il diminué ?

Les interruptions sont-elles détectées plus rapidement ?

Le temps nécessaire au rétablissement du service s’améliore-t-il ?

5. IPv6 et sécurité du routage

Une infrastructure DNS résiliente ne peut pas être analysée indépendamment du réseau qui la transporte.

L’accessibilité IPv6 des serveurs, la diversité des systèmes autonomes, ainsi que l’usage de mécanismes de sécurité du routage comme RPKI peuvent compléter l’analyse.

6. DNS Abuse

Les organisations disposent-elles désormais de politiques opérationnelles pour identifier, signaler et traiter les abus ?

Quels sont les délais de réaction ?

Existe-t-il une coopération effective avec les CERT, registres, registrars ou autorités compétentes ?

La mesure idéale ne serait donc pas un chiffre unique.

Elle serait un tableau de bord d’évolution.

Mesurer avant de former

Il existe cependant une condition souvent oubliée.

Pour mesurer l’impact six mois après une formation, il faut connaître la situation avant la formation.

Chaque programme important pourrait donc commencer par une photographie technique de référence.

Par exemple :

T0 — avant la formation

État DNSSEC, validation, résilience, IPv6, diversité des infrastructures, pratiques opérationnelles et procédures d’incident.

T+90 jours — trois mois après

Premières implémentations, difficultés rencontrées, besoins d’accompagnement, décisions encore bloquées.

T+180 jours — six mois après

Déploiements réellement opérationnels et évolution des indicateurs.

T+365 jours — un an après

Capacité des organisations à maintenir seules les pratiques introduites.

Cette dernière étape est probablement la plus importante.

Car le véritable succès d’un programme de capacity building apparaît lorsque l’organisation n’a plus besoin du formateur pour continuer à progresser.

Le rôle des registres, régulateurs et opérateurs

Cette évolution ne peut pas reposer uniquement sur les organismes qui financent ou organisent les formations.

Les responsabilités sont distribuées.

Les opérateurs et ISP doivent transformer les connaissances en changements techniques.

Les registres de ccTLD peuvent favoriser DNSSEC, améliorer leurs infrastructures et accompagner registrars et titulaires.

Les régulateurs peuvent suivre certains indicateurs nationaux de résilience sans nécessairement transformer les bonnes pratiques techniques en réglementation rigide.

Les communautés techniques peuvent produire des référentiels et faciliter les échanges d’expérience.

Les institutions internationales peuvent financer non seulement la formation initiale, mais également le suivi et le mentorat nécessaires à l’implémentation.

Enfin, les données devraient permettre de comparer une organisation principalement à elle-même dans le temps, plutôt que de construire immédiatement des classements entre pays.

L’objectif n’est pas de distribuer de bonnes ou de mauvaises notes.

Il est de comprendre ce qui fonctionne.

Vers une mesure africaine du retour sur investissement du capacity building

Cette réflexion dépasse largement la Tunisie.

Au moment même où se prépare ICANN87, une proposition soumise au sein d’AFRALO porte précisément sur le passage « From Capacity to Sustainable Growth: Strengthening Africa’s DNS Ecosystem ».

L’idée mérite attention : après des années consacrées à la participation, à la formation et au développement des capacités, l’écosystème africain doit progressivement s’interroger sur la manière dont ces investissements produisent de la résilience, des services, de l’expertise locale et de la valeur durable.

Il faudrait peut-être aller plus loin.

L’Afrique pourrait progressivement construire une véritable culture de la mesure du capacity building technique.

Non pour transformer chaque formation en audit.

Mais pour pouvoir répondre à quelques questions simples :

  • qu’avons-nous amélioré ?
  • qu’est-ce qui n’a pas été implémenté ?
  • pourquoi ?
  • quelles dépendances empêchent encore le déploiement ?
  • où faut-il investir ensuite ?

Cette connaissance aurait une valeur considérable.

Elle permettrait aux organisations africaines, aux gouvernements, aux bailleurs et aux communautés techniques de ne plus seulement financer des programmes sur la base d’intentions, mais d’orienter les ressources vers les mécanismes qui produisent réellement des résultats.

Et elle permettrait également de découvrir quelque chose de très important : les obstacles au développement du DNS africain ne sont peut-être plus toujours des problèmes de compétence.

Ils peuvent être institutionnels, économiques, organisationnels ou politiques.

Former davantage ne résoudra pas automatiquement ces blocages.

Il faut d’abord les rendre visibles.

Le prochain niveau du capacity building africain

Le workshop qui commence demain à Tunis est une initiative concrète et utile.

Mais sa véritable valeur ne pourra pas être entièrement évaluée le 4 septembre, lorsque la formation prendra fin.

Elle apparaîtra dans les mois suivants.

Lorsqu’un opérateur activera la validation DNSSEC.

Lorsqu’une procédure de rollover sera correctement documentée.

Lorsqu’une architecture DNS sera rendue plus résiliente.

Lorsqu’un incident sera détecté et résolu plus rapidement.

Lorsqu’une compétence acquise par quelques ingénieurs deviendra une pratique normale de leur organisation.

C’est probablement là que se situe la prochaine étape du développement du DNS en Afrique.

Après avoir construit les compétences, il faut désormais apprendre à mesurer ce qu’elles transforment.

Le capacity building atteint sa véritable valeur lorsqu’une connaissance transmise devient une capacité locale, qu’une capacité devient une pratique opérationnelle et que cette pratique continue d’exister longtemps après le départ des formateurs.

Farid NAMANE